21
David rêvait du samouraï kamikaze, cette figure légendaire qui avait si longtemps hanté l’imagination de Barney Coom. Le kamikaze émergeait des débris de l’avion fracassé. Il n’était pas vêtu d’une combinaison de pilotage mais bel et bien d’un kimono de soie noire dans la ceinture duquel il avait passé ses sabres de guerrier. À peine sorti des décombres de l’appareil, il dégainait son katana et entreprenait de couper les têtes de tous les fuyards passant à sa portée. Il s’acharnait tout particulièrement sur Barney Coom, qu’il débitait en menus morceaux. Puis le vent se levait, un vent violent soufflant de la mer, qui retroussait les pans du kimono. Le corps du samouraï apparaissait alors, nu, coulé dans un métal analogue à celui du sabre ensanglanté…
David poussa un cri inarticulé. Aussitôt un chiffon mouillé lui cingla le visage.
— Réveillez-vous, Sarella, fit la voix de Shicton-Wave, vous êtes en train de faire un cauchemar.
Le garçon ouvrit les yeux. Des sensations tactiles désagréables l’assaillirent. Celle de l’herbe humide sous ses reins, la morsure du vent sur son visage. Le ciel le dominait, gris et vide. Le ciel sale d’une aube sans gloire. Il s’assit. La tête lui tournait. Il réprima un frisson. Tous ses vêtements étaient imbibés de rosée.
Un simple coup d’œil lui permit de constater qu’il se trouvait au bord de la falaise, à quelques mètres de l’arbre creux, tout près de l’entrée du bunker. Shicton-Wave le regardait, une moue de commisération aux lèvres.
— Vous n’êtes pas mort ? demanda David d’une voix mal assurée.
— Non, ricana le jeune homme pâle, sinon je ne serais pas là à vous bercer comme une nounou.
Il avait relevé le col de son manteau de collégien, ce qui accentuait son aspect « byronien ». Le pansement taché de rouge qui lui ceignait le front lui donnait plus que jamais l’air d’un héros de roman « gothique ». Il sortit un flacon d’argent de sa poche, le déboucha et le porta à ses lèvres.
— Vous m’avez raté, Sarella, dit-il en fixant la mer. À cause de vous j’ai manqué la cérémonie de la fusion. Je me suis réveillé ce matin, au milieu du collège désert ne sachant quel parti prendre… Finalement je suis descendu à Triviana. Les rues et les maisons étaient vides. Il n’y avait plus âme qui vive. Toute la population s’était évaporée. J’ai ouvert des portes, au hasard, sans jamais rencontrer personne. Au bout d’une heure j’ai été forcé d’admettre que Triviana s’était métamorphosée en ville fantôme. J’ai déjeuné dans l’arrière-salle d’un café, seul, au milieu de cette cité dépeuplée… Je dois avouer que c’était une sacrée sensation. Jamais les beignets ne m’ont semblé aussi bons. Je vous en ai rapporté un sac, ils sont froids, bien sûr, mais votre mère a eu l’air de les apprécier.
— M’man, hoqueta David, où est-elle ?
— En bas, dans l’abri. Elle essaie de faire du café, je crois. Elle paraît assez calme maintenant.
Shicton-Wave tâta prudemment son front tuméfié du bout des doigts. Son visage était encore plus pâle qu’à l’accoutumée, comme si la blessure l’avait définitivement vidé de ses dernières gouttes de sang.
— Ensuite, j’ai volé une voiture, reprit-il, j’ai rempli son coffre de provisions et de couvertures. C’était vraiment très amusant de pénétrer dans ces magasins et de se servir sans jamais avoir affaire à l’un de ces ignobles vendeurs qui vous tournent autour en vous soufflant au visage une haleine rance. J’avais l’impression de jouer dans un vieux film de science-fiction, d’être l’unique survivant d’un monde à jamais détruit… Et puis j’ai allumé la radio. Vous savez, dans les histoires de fin du monde, il se trouve toujours un type pour allumer la radio et s’apercevoir qu’aucune station n’émet plus, que le haut-parleur se contente de crachoter les parasites d’un bruit blanc qui devient rapidement obsédant… Ou bien il allume la télévision et s’aperçoit que l’écran reste désespérément vide… Ou, mieux encore, l’image diffusée par la station est celle d’un plateau désert au milieu duquel se dresse un micro abandonné. Sur le sol on peut voir des instruments de musique jetés au hasard, et aussi une chaussure. Une chaussure de femme, bien entendu… Un soulier à talon haut, fin et racé. Et l’on se prend à songer avec terreur au sort qu’a dû subir cette belle inconnue pour semer ainsi les pièces de son costume. Je suis sûr que vous avez vu ce genre d’images, Sarella, vous avez une tête à vous nourrir d’histoires débiles. J’ai pensé à vous, ce matin, en traversant la ville déserte, à toute cette littérature de gare qui rêve à n’en plus finir sur notre fin prochaine, et j’ai pensé : « Diable ! Ils avaient raison ! » Et puis j’ai fait le geste rituel. Je suis entré dans une boutique d’électroménager et j’ai tourné un bouton, deux boutons, trois, quatre… Et j’ai été submergé d’insanités sonores, de chansons braillardes et stupides, de sketches débiles. Les télévisions, les radios, hurlaient toutes plus fort les unes que les autres. Le monde existait toujours… Le monde était toujours là, à quelques dizaines de kilomètres. Seule Triviana avait été gommée du réel. J’ai connu un moment d’intense découragement. Oui, ça a été dur… Très dur. Je me suis dit : « Tout cela pour rien. Tout cela pour aboutir à cette catastrophe dérisoire : une pauvre ville de ploucs rayée de la carte ! » Je me sentais désespéré, malade, anéanti. Je suis monté dans la voiture et j’ai pris la direction du collège. Je ne sais pas vraiment ce que j’avais en tête, ma déception était immense. S’il ne s’était pas produit ce qui s’est produit j’aurais peut-être roulé à tombeau ouvert jusqu’à l’extrémité de la falaise ?
David fronça les sourcils.
— Hé ! coupa-t-il, qu’est-ce que vous entendez par là ? « S’il ne s’était pas produit… » ?
— Vous dormiez, Sarella. Vous dormiez la tête dans la luzerne, les vêtements roussis. Vos cheveux sentaient le duvet de poulet grillé. Moi j’étais conscient, les mains serrées sur le volant. J’ai tout vu… TOUT.
— Tout quoi ?
— Ce qu’a fait la Chose.
David se dressa d’un bond. Une pulsation douloureuse lui vrilla le crâne mais il tint bon. Les images de la nuit lui emplissaient la tête : le diorama de métal… Les statues, le monument gigantesque de la catastrophe s’élaborant sur la lande, bouillonnant, puis durcissant au fil de la déperdition énergétique.
— La créature n’a rien pu faire, aboya-t-il, vous mentez ! Elle était presque morte quand je me suis évanoui. La construction du diorama l’avait rendue exsangue. Elle durcissait, elle durcissait, j’ai vu le mercure s’épaissir, se figer…
— Et vous avez perdu conscience.
— Oui, mais…
— Elle n’était pas tout à fait morte, Sarella. Pas tout à fait. Moi aussi, en quittant le collège, j’ai buté sur ce… monument grandeur nature ! Un monument de fer représentant dans ses moindres détails la nuit du bombardier ! C’était un truc pour votre ami Barney Coom, non ? Le métal en était dur et froid. Inerte. J’ai aussitôt pensé que les émissions mentales de votre mère avaient fait capoter le processus.
— C’est ce qui s’est passé ! trépigna David, et maintenant c’est fini ! C’est fini ! Nous ne reviendrons plus jamais ici… Je vais emmener M’man, nous passerons la frontière. Si la ville est vide nous pourrons prendre tout l’argent des tiroirs-caisses, nous aurons de quoi vivre sans travailler pendant des années !
— C’est exact, approuva Shicton-Wave, il n’y a qu’à se servir. J’ai moi-même commencé à vider les bas de laine des commerçants. Il va nous falloir une caisse noire, ce que nous allons entreprendre va nécessiter des frais… et une totale disponibilité.
— De quoi parlez-vous ? La Chose est morte, elle va rester figée au milieu de la plaine pendant des siècles et des siècles. Et nous, nous allons ficher le camp avant que quelqu’un s’avise de nous demander des explications.
— Sur ce point vous avez raison. Nous allons filer, il n’est pas question que nous nous exposions à la suspicion des autorités, des services de renseignements, de l’armée ou de je ne sais quelle police parallèle. On ne nous croirait pas. Pire, si l’on venait à penser que nous disons peut-être la vérité, on nous enfermerait pour le restant de nos jours dans une clinique spécialisée de la C.I.A. ! Nous ne pouvons pas courir ce risque, pas avec la tâche qui nous attend.
David s’agitait, au bord des larmes. La situation le dépassait et il devinait qu’il ne tenait pas toutes les cartes en main.
— La Chose n’était pas morte, murmura Shicton-Wave. Je le croyais moi aussi… Et puis je l’ai vue bouger.
— Quoi ?
— Elle a bougé, oui. Ce matin, alors que je longeais la lande. J’ai vu la masse métallique onduler, se défaire. Les statues ont perdu leurs formes, le diorama s’est désagrégé pour retourner à l’état de flaque. Oh ! Cela s’est fait lentement… Il a fallu plus d’une heure pour que le monument se liquéfie. La créature était visiblement à bout de force, et pourtant elle s’est scindée pour prendre une nouvelle apparence. Je suppose qu’elle a utilisé les images stockées dans sa mémoire, mais elle l’a fait. Elle s’est affublée d’un nouveau déguisement. Je l’ai vue… J’avais caché la voiture dans les ruines d’une villa d’estivants, j’ai assisté à toute la métamorphose. J’ai vu comment elle se ramassait, se scindait, puis se remodelait… Quand tout a été fini, elle est passée tout près de moi sans détecter ma présence. Elle semblait très affaiblie mais je sais que cela ne durera pas. Ce n’est qu’un état transitoire. Dans quelque temps, elle recommencera à emmagasiner de l’énergie. Elle va sillonner le pays, se gorger d’âmes… revenir ici, et recommencer ! Vous saisissez, Sarella ? Elle ne se résoudra jamais à rester prisonnière de notre monde. Elle recommencera jusqu’à ce qu’elle puisse reconstituer le vaisseau initial.
Mais David n’écoutait plus. Titubant, il s’était lancé dans la forêt. Il voulait voir la lande, il voulait voir le parc d’attractions avec son monument de fer boulonné à même la falaise. Lorsqu’il déboucha du boqueteau, il s’immobilisa, haletant. Shicton-Wave avait dit la vérité : la plaine était vide et la terre grise de la lande ne servait de piédestal à aucune statue cosmique.
— Vous me croyez à présent ? dit Losfred en se frayant un chemin dans les hautes herbes. Elle est partie pendant que vous dormiez. Elle a rassemblé les miettes d’énergie qui couvaient encore en elle et elle a filé.
David se mordit nerveusement la lèvre inférieure.
— En quoi s’est-elle changée ? souffla-t-il d’une voix mourante.
— En autobus.
— Quoi ?
— Elle a pris pour modèle l’autobus du collège. Elle a utilisé sa masse plastique pour construire dix autobus… Tous semblables. Une compagnie. Vous comprenez ? Elle va écumer les routes du pays, filant d’un arrêt à l’autre. C’est un vieux truc qu’on trouve dans tous les romans d’épouvante : l’autobus maudit, l’autobus du diable… Mais ça va marcher : les gens vont venir vers elle de leur plein gré ! Elle n’aura plus à les hypnotiser, à se dépenser en suggestion mentale. Elle n’aura qu’à ouvrir ses portières et ils monteront, par dizaines ! Et elle les tuera ! Elle absorbera leur énergie. Lorsque chaque bus sera devenu une véritable centrale atomique roulante, elle reviendra ici, pour une nouvelle fusion, pour un nouvel essai. Et si cela rate, elle recommencera… À l’infini, sans jamais se lasser. Peut-être prendra-t-elle ensuite l’apparence d’un train, puis celle d’un paquebot, mais jamais elle ne renoncera. En ce moment, elle sillonne déjà les routes, elle a déjà commencé à prendre des passagers, des voyageurs. Et il n’y a que nous qui le sachions !
David se détourna.
— Il faut partir, dit-il, je vais chercher ma mère.
Shicton-Wave le saisit violemment par le revers.
— Non, trancha-t-il, vous ne partez pas. Nous allons rester ensemble, vous, moi… et Mme Lucie Sarella.
— Mais pourquoi ?
— Parce que j’ai besoin de votre mère pour détruire la créature, pour la statufier à jamais, pour la fossiliser.
David se débattit.
— Mais vous avez bien vu que ça n’a pas marché !
— Ça n’a pas complètement marché parce que votre mère n’était pas véritablement en crise, parce qu’elle n’était pas… assez folle, mais cela peut s’arranger. La prochaine fois nous ne commettrons pas cette erreur ; nous irons jusqu’au bout !
— Non !
David voulut frapper Losfred, mais le jeune homme était trop grand pour lui. Le dandy le maintint aisément à distance en ricanant d’un air mauvais.
— Nous allons remonter la piste, expliqua patiemment Shicton-Wave, et lorsque nous aurons repéré et identifié l’un de ces autobus, nous le suivrons, pas à pas, pendant des mois s’il le faut. Pendant un an, ou deux. Nous attendrons le moment où il fera fatalement demi-tour pour retourner sur la lande. Oui, nous le filerons… Et le soir de la fusion, nous serons là pour les détruire !
— Non ! protesta à nouveau David.
Shicton-Wave le gifla plusieurs fois, sans haine, méthodiquement, sans se départir de son calme.
— Vous n’avez pas conscience de la partie qui se joue, martela-t-il, vous êtes un lâche, mais je ferai de vous un soldat, un guerrier. Je vous apprendrai à être fier de ce que nous accomplissons, et lorsque j’en aurai fini avec vous, vous serez lavé de la sentimentalité inepte qui gouverne chacun de vos actes. Je vous aurai inculqué l’esprit de sacrifice, et si je meurs vous poursuivrez le combat seul, comme un vrai soldat.
Il parlait d’une voix monocorde, sans ralentir le rythme de ses coups. D’abord l’enfant se débattit, puis il pleura. Enfin il se contenta de renifler tandis que sa tête ballottait de gauche à droite.
Au bout d’un long moment Shicton-Wave s’arrêta et le repoussa en arrière. Le gosse faillit tomber.
— Allez chercher votre mère, ordonna le chef des Survivants, la voiture est garée dans la cour du collège. Nous descendrons ensuite à Triviana pour faire provision d’argent. Il faut que nous soyons partis avant que quelqu’un de l’extérieur ne s’avise de la situation. Plus tard nous achèterons un camping-car. Nous allons passer beaucoup d’heures sur la route, oui, beaucoup. Je vous apprendrai à conduire car il faudra nous relayer.
David hocha la tête, vaincu. Il avait les joues en feu et le cerveau disloqué. La main de Shicton-Wave se posa sur ses cheveux, rassurante, paternelle.
— Ne soyez pas inquiet, murmura doucement le jeune homme pâle, je suis sûr que nous allons gagner.